LES AVENTURE D'ALICE AU PAYS DES MERVEILLES
Le temps du chef-d'½uvre, ce fut « au c½ur d'un été tout en or », la journée du 4 juillet 1862. Le lieu, un canot sur la rivière, l'Isis, dans lequel se trouvaient Alice et ses deux soeurs, Lorina et Edith Liddell, ainsi qu'un collègue de Dodgson, Duckworth.
Alice, alors âgée de dix ans, fut l'inspiration de Charles Dodgson. Il la courtisait au moyen de devinettes ou de belles histoires composées à son usage.
L'histoire qu'il racontait par-dessus son épaule à Alice, assise derrière lui dans le canot, fut improvisée avec brio tout en maniant l'aviron. Lorsque la fille lui demanda d'écrire pour elle son histoire, il accomplit son chef-d'½uvre : un manuscrit des « Aventures d'Alice sous terre », précieusement calligraphié et illustré. Il l'offrira à son inspiratrice, Alice Liddell, le 26 novembre 1864.
Charles Dodgson rédigera une deuxième version, Les Aventures d'Alice au pays des merveilles, destinée à une publication en librairie. Il se rendra à Londres en janvier 1864 pour convaincre John Tenniel de créer les illustrations d'Alice. Leur collaboration ne sera pas sans accrocs : aucun détail n'échappera à la minutieuse critique de Charles Dodgson. Il dédicacera les premiers exemplaires pour des amis en juillet 1865. Le succès sera immédiat.
À la Noël 1888, il commencera une troisième version Alice racontée aux petits enfants. Les premiers exemplaires seront distribués à la fin de 1889.
En écrivant Alice, Lewis Carroll s'est placé sous le signe de la féérie mais il n'en conserve que l'apparence. Point de fées mais les personnages de l'univers merveilleux : roi, reine, nain, sorcière, messager, animaux doués d'un comportement et d'un langage humain. À une pléiade de personnages insolites s'ajoutent les pièces d'un jeu d'échecs, des cartes à jouer vivantes. Clin d'½il à ses lecteurs, des personnages charmants empruntés aux nursery rhymes de son enfance : Humpty-Dumpty, les jumeaux Tweedledum et Tweedledee.
Si Lewis Carroll s'inscrit dans une tradition, c'est pour la plier à son inspiration : jeux verbaux, chansons, devinettes jalonnent le récit. À maints égards son ½uvre est étonnamment audacieuse. Les personnages ne semblent pas accepter les métamorphoses répondant à une saine logique - comme celle de la citrouille devenant carrosse - et cherchent au contraire à y échapper. La parodie est l'une des clés qui ouvre au lecteur l'univers d'Alice.
Les personnages font en quelque sorte le contraire de ce qu'on attend d'eux. C'est l'inversion, une seconde clé du pays des merveilles. La troisième clé est le non-sens, un genre que Lewis Carroll manipule avec génie. Le nonsense feint de laisser espérer au lecteur une explication logique puis traîtreusement trompe ses habitudes de pensée.
«
Je lui en donne une : ils m'en donnèrent deux,
Vous, vous nous en donnâtes trois ou davantage ;
Mais toutes cependant leur revinrent, à eux,
Bien qu'on ne pût contester l'équité du partage.
»
Alice au pays des merveilles, déposition du lapin blanc au procès du valet de c½ur.
Alice est en porte à faux dans le pays des merveilles comme Charles Dodgson l'était dans la réalité. Elle fait tout à rebours ou à contretemps de ce qui est convenable sur un plan social. Elle est toujours trop grande ou trop petite et a conscience de son inadaptation. La reine blanche l'accuse carrément de vivre à l'envers et lui conseille d'apprendre à croire à l'impossible. Mais au contraire de Charles Dodgson qui subissait la réalité, Alice ose se rebeller contre celui de l'anormalité. Elle est hardie et sereine, la projection idéalisée de son auteur.
DE L'AUTRE COTE DU MIROIR ET CE QU'ALICE Y TROUVA
Le sujet est fourni par les aventures d'une petite fille qui a réussi à traverser un miroir. Cet objet mystérieux qu'est le miroir a toujours été lié à la magie et joue un rôle assez inquiétant dans les contes. C'est l'image d'une parfaite justesse pour figurer la ligne de démarcation entre les mondes extérieur et intérieur.
Tout comme Alice au pays des merveilles, De l'autre côté du miroir est sinon un pur récit de rêve, du moins une histoire fantastique dont l'atmosphère est intensément onirique. D'autres avant lui avaient confondu dans leurs ½uvres l'imaginaire et le réel, mais Lewis Carroll a le mérite d'avoir créé un mélange original d'onirisme et de logique.
« Il a ouvert la voie à un genre littéraire absolument nouveau, dans lequel les faits psychologiques sont traités comme des faits objectifs... Le non-existant, les animaux qui parlent, les êtres humains dans des situations impossibles, tout est considéré comme admis et le rêve n'est pas troublé », dit Florence Becker Lennon.
Le volume paru en 1871 rencontra lui aussi un immense succès. Les compliments eussent suffi à tourner une tête moins solide. Toutefois, Lewis Carroll écrivit à un correspondant : « Je ne lis jamais rien sur moi-même, ni sur mes livres ».
Il serait peut-être excessif de parler d'influence entre Lewis Carroll et les représentants de tel ou tel mouvement littéraire contemporain. Mais il n'est pas impossible qu'Alfred Jarry ait pensé à Humpty-Dumpty lorsqu'il imagina son Ubu. Constamment employé à des fins poétiques, le calembour peut également avoir joué un rôle primordial dans l'élaboration de l'½uvre de Raymond Roussel.
L'invention carrollienne des « mots-valises » a été exploitée à outrance par James Joyce dans Ulysse ou Finnegan's Wake. Ce dernier a quelque peu compliqué le jeu en empruntant ses vocables à différentes langues.
Le nonsense aura aussi été l'un des grands ressorts de la poésie dadaïste et surréaliste. L'admirable Grand Jeu de Benjamin Péret, une merveille de l'absurde poétique, est l'un des chefs-d'½uvre de l'époque du surréalisme.




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